Partager l'article ! Critique : La balade sauvage de Terrence Malick (1973): Entre chiens et loups Déjà adept ...
Entre chiens et loups
Déjà adepte de la nature crépusculaire, le premier film de Terrence Malick éblouit toujours par ce road-trip sans but. Une fuite en avant poétique où le quotidien ne s'oublie pas.
Si l'on excepte Orson Welles, dont le Citizen Kane constitue sans doute sa plus belle réussite, tout autre réalisateur monte en régime. Un premier film est généralement signe de mise en place d'un style, d'un apprentissage plus ou moins douloureux. Difficile pourtant de reporter cette généralité à Terrence Malick, ce si précieux homme de culture. Si concrètement La Balade sauvage est son moins bon film, cela n'a rien de dépréciatif. Le constat permet surtout de mettre sur un piédestal le reste de son œuvre. La balade sauvage n'a guère son pareil en terme de complexité d'appréhension des personnages.
Sorte de variation de Bonnie & Clyde, le film romance un fait divers des années 50. Malick les appelle Kit, sosie avoué de James Dean, et Holy, jeune fleur hagard. Le couple s'aime, paie cher l'outrecuidance d'un père assassin du chien familial. Par un jeu de folie douce, La balade sauvage théorise tout en subtilité les raisons d'une déviance. Pas par un discours laconique ou un pensum bavard. Non, tel son modèle Heidegger, le philosophe Malick passe par la forme poétique. Celle de l'image principalement. Tout en lumière naturelle- déjà-, le mystérieux réalisateur place ses personnages tels des engrenages. Le rouage humain nourrit un propos autrement plus dense : la notion de monstruosité de l'humain.
Kit a la gâchette facile et élimine facilement les témoins. Pourtant, difficile de haïr cet homme. Encore moins la jeune fille, vaguement amoureuse, très certainement perdue par ce road-trip sans but. C'est aussi la grande force de leur fuite. Fuir pour aller où ? Un temps dans les arbres, tel des Tarzan et Jane d'une Amérique loin de ses racines. On y trouve alors quelques-uns des plus beaux moments du quotidien. Le couple se cache ensuite dans une ferme, puis une riche bâtisse pour finalement foncer tête baissée à travers les étendues désertiques sans grand espoir de lendemains meilleurs. Car Kit et Holy ne prennent guère conscience de leur image de monstres. Du moins l'affirment-ils.
Elle est globalement renfrognée à l'idée de s'égarer sur le long terme, lui vit dans son monde, celui d'un microcosme où la Terre entière l'admirerait. Malick aime le filmer au loin, face aux immenses étendues ou caché tel un Rambo sous un feuillage pour mieux chasser le chasseur. La vraie beauté de la cavale réside dans cette capacité à jouer des ellipses, de la narration décentrée sans délaisser le quotidien. Martin Sheen impressionne en clone raté de Dean, prenant quand il le faut les mêmes postures que le héros de La fureur de vivre. Son duo avec Sissy Spacek confine à l'intime alors que la fresque a les épaules de viser plus haut. En filigrane, La balade sauvage décrit tout un pan des États-Unis. Celui des éternels rêveurs et de leur incapacité à vivre en harmonie dans un cadre social urbain. A la lumière du reste de sa carrière, impossible aujourd'hui de s'étonner du génie de Malick confirmé dès 1979 avec ses Moissons du ciel.
La balade sauvage, de Terrence Malick, avec Martin Sheen, Sissy Spacek, Warren Oates (U.S.A., 1h34, 1973)
Reprise au cinéma en copies neuves le 15 juin 2011
La bande-annonce de La balade sauvage :
A fuir !
Pas Mal.
Indispensable !
Je l'avais vu il y a quelques années et c'est sûr que, pour un premier film, c'est une sacrée réussite (c'est une réussite tout court d'ailleurs). Ce qui est étonnant, c'est que l'oeuvre est purement américaine (notamment dans la mise en scène du rapport homme/nature) et qu'on y décèle pourtant assez clairement l'influence de la Nouvelle vague (et plus particulièrement de Pierrot le fou). En cela, même s'il est surtout important pour lui-même et révèle un grand auteur (quoique pas très prolifique...), le film est assez représentatif du cinéma américain des années 1970.
d'ailleurs, je me demande à quel point le cinéma européen peut influer sur le travail de Malick. J'y voit clairement un héritage italien mais tu as raison sur la Nouvelle Vague. D'ailleurs, c'est le même questionnement qu'avec Kubrick. Sauf que ce dernier c'est exilé en Angleterre quand Malick s'ancre au contraire sur le territoire de l'oncle Sam, même s'il vit caché.
Ah, ça pour se cacher, il se cache le père Malick. On ne sait même plus trop à quoi il ressemble d'après ce que j'ai cru comprendre.
Quant à Kubrick, dans la liste qu'il donnait de ses films préférés en 1963 (http://desoncoeur.over-blog.com/article-stanley-kubrick-thematiques-la-nature-humaine-entre-trivialite-et-absolu-5-58797323.html), l'influence européenne était très nette. Par contre, entre lui et la Nouvelle Vague, ce n'était pas, a priori, l'amour fou.
On sait aussi que Fellini et lui s'admiraient mutuellement et que le premier disait qu'avec son Casanova, il avait, par des voies différentes, exprimé la même chose que Kubrick dans Barry Lyndon sorti à peu près au même moment. Je ne sais pas exactement ce que Fellini voulait dire par là car si j'aime énormément son film (bien que je préfère tout de même Barry Lyndon
), la caractérisation du héros est très différente de celle de Barry, Fellini ayant un regard infiniment
plus noir sur celui-ci (Kubrick n'est donc pas si misanthrophe...).
si on arrive à voir à quoi il ressemble. Il y a des photos volé du tournage de son prochain film. Si je te jure, c'est cadeau et presque exclusif : http://collider.com/ben-affleck-images-terrence-malick/58188/
Pour Kubrick, il ne cessait aussi de clamer son admiration pour Lynch dans les dernières année. Il faut dire que la filiation semble évidente.
Oui, filiation certaine et pourtant, il est remarquable de constater (si l'on excepte L'Ultime Razzia, voire Docteur Folamour) que Kubrick travaille peu, si ce n'est, bien sûr, par la façon dont il manie l'ellipse temporelle, sur la déconstruction narrative, ses films étant des modèles de linéarité à l'inverse de ceux de Lynch.
c'est la chose la plus unique chez Kubrick, c'est qu'il n'y a pas d'héritier à proprement parlé, de gens qui miment ou contournent son cinéma. C'est plus diffus.
Tout à fait d'accord. Il est probablement le cinéaste le plus cité au monde et, pourtant, personne ne peut véritablement prétendre s'inscrire dans sa filiation (j'avais essayé de réfléchir à ça, il y a quelque temps : http://desoncoeur.over-blog.com/article-stanley-kubrick-thematiques-la-nature-humaine-entre-trivialite-et-absolu-8-59860397.html).
C'est sûr qu'on reconnaît déjà Malick. Déjà il contemple l’amour et la violence que contiennent l’âme humaine et la nature dans son ensemble. Avec un regard de cinéaste unique qui donne à chaque détail du quotidien sa part de grandeur mystique. Ma critique :
http://tedsifflera3fois.com/2011/12/06/la-balade-sauvage-critique/